La Grande Interview : Erwann Corbel

Crédit photo Gwen Garot

Crédit photo Gwen Garot

En Coupe de France, il n'y en a que pour lui. Depuis février, Erwann Corbel a remporté trois manches sur quatre, et il pourrait à nouveau sévir ce dimanche au Grand Prix de Nogent-sur-Oise, même si le circuit n'est peut-être pas assez vallonné pour lui et qu'il a "coupé cette semaine". L'ex-professionnel breton, membre du VC Pays de Loudéac cette saison; 25 ans, est en train de marquer l'histoire récente du cyclisme amateur avec sa série de succès sur des épreuves phares du calendrier. 

DirectVelo : Gagner trois des quatre premières manches de la Coupe de France une même saison, c’est du jamais vu depuis au moins 20 ans …
Erwann Corbel : J’en ai bien conscience et je suis très heureux d’avoir réalisé ce début de saison au plus haut niveau amateur. Il faut quand même bien avouer que ces courses me conviennent à merveille : ce sont des arrivées en faux-plat montant voire en petite bosse. Il faut être puissant et c’est ma principale qualité. Sur des épreuves toutes plates, je ne serais pas le plus rapide. 

N’y a-t-il pas d’autres coureurs puissants dans ce peloton amateur ?
Si évidemment, un gars comme Yoan Verardo par exemple (deuxième derrière Erwann Corbel sur le Tour du Lot-et-Garonne, NDLR) est très dangereux quand il est en forme. Des adversaires costauds, j’en croise tous les week-ends. Il ne faut pas croire que c’est facile.

Le plus remarquable cette saison, ce n’est pas tant ta domination sur le terrain que l’impression que tu dégages d’être sûr de ton fait. N’as-tu pas peur d’agacer dans le peloton ?
Bien sûr que j’agace ! Les gars ont pris l’habitude de me craindre mais j’ai quand même le sentiment que c’est surtout le collectif de Loudéac qui est redouté. De toute façon, ces rivalités restent bon enfant. Il n’y a pas de jalousie. Quand je vois des copains d’autres équipes à la signature le matin, ils me disent parfois : « Bon eh bien je vais me battre pour la deuxième place ! ».

« J’AI JUSTE A LEVER MON CUL DE LA SELLE AUX 300M »

Le fait d’avoir cette pancarte au départ des courses, ça change quoi ?
Pas grand-chose. Certes, dans les derniers kilomètres, les mecs se battent pour prendre ma roue. Mais cela ne m’inquiète pas, et ça ne me gêne pas d’avantage. Je sais que je suis très bien entouré dans l’équipe et que mes équipiers peuvent me poser à la flamme rouge dans d’excellentes conditions. C’est quelque chose d’essentiel pour gagner des courses.

Ton secret, c’est donc le dévouement total de tes équipiers ? 
Oui. Je suis entouré d’un gros collectif à Loudéac, d’une équipe vraiment forte et soudée. Cela m’aide beaucoup car je sais qu’en course, je peux toujours compter sur quelqu’un à mes côtés. Le vélo, c’est comme ça. Un mec comme Alberto Contador ne peut pas gagner le Tour de France sans une grande équipe autour de lui. A notre niveau à nous, c’est exactement la même chose. Mon boulot, c’est 10% de ce qu’ils font eux. Franchement, j’ai juste à lever mon cul de la selle à 300m de l’arrivée alors que les copains me protègent toute la journée pour que je fasse le moins d’efforts possible.

Tu sembles tout de même sortir du lot...
Cyrille Patoux ou Elie Gesbert, pour ne citer qu’eux, sont extrêmement forts. Quant à nos adversaires, je dois dire que quelques mecs très costauds sont passés pros cet hiver, et ça joue aussi, et ça laisse un vide. Des gars comme Lilian Calmejane ou Romain Cardis (passés du Vendée U au Team Direct Energie, NDLR) auraient pu grandement m’embêter cette saison s’ils étaient toujours amateurs. Il y a des collectifs très intéressants, comme ceux du Chambéry CF ou du Vendée U.

« MANU HUBERT M’A DIT DE GAGNER EN COUPE DE FRANCE »

Ta domination, pour le moment, s’exerce presque exclusivement sur la Coupe de France, malgré un succès sur Redon-Redon. Est-ce que ça veut dire que les autres épreuves t’intéressent moins ?
Pour moi, il n’y a pas de petites courses. Toutes les victoires sont bonnes à prendre. C’est important d’avoir son nom et surtout celui du sponsor de l’équipe dans le journal, peu importe la course. A chaque fois que je prends le départ d’une course, même si je suis en petite condition physique, c’est pour la gagner.

Mais alors pourquoi faire de la Coupe de France une priorité ?
Parce que les managers d’équipes professionnelles ne s’embêtent pas forcément à regarder tous les résultats, tous les week-ends, sur DirectVelo. Je pense que certains se contentent de faire un point sur le classement de la Coupe de France pendant l’été. Pour moi, ce sont les courses où il faut marcher. Et puis, on m’avait dit de gagner en Coupe de France pour repasser professionnel. C’est ce que j’ai fait.

Qui t’as dit cela ?
Manu Hubert (manager de la formation Fortuneo-Vital Concept, NDLR). Pour mon retour chez les amateurs en 2015, je considérais avoir fait une très bonne saison (18e du Challenge BBB-DirectVelo, NDLR), mais je n’ai pas eu de proposition de contrat. Alors je l’ai appelé fin 2015 pour savoir pourquoi je ne repassais pas pro. Il m’a répondu que j’avais marché, certes, mais sans plus. Et il fallait que je démontre ce que je valais vraiment sur les manches de DN1. Je pense que c’est chose faite désormais.

« AUCUNE GARANTIE POUR L’AN PROCHAIN »

Cela signifie que tu vas pouvoir resigner chez Fortuneo-Vital Concept l’an prochain ?
Je ne vois pas ce que j’aurais pu faire de plus jusqu’à présent. Si je continue sur ma lancée, avec l’énorme motivation que j’ai actuellement, je me dis qu’il y a moyen de faire de belles choses chez les pros en 2017. Ce n’est jamais acquis d’avance mais disons que désormais j’ai l’expérience et je connais le monde professionnel. J’ai déjà su obtenir des résultats lorsque j’étais plus jeune chez les pros (victoire d’étape au Kreiz Breizh, 4e du Samyn, 7e du Tour de Picardie, NDLR). Cela dit, je n’ai aucune garantie pour l’an prochain avec Fortuneo-Vital Concept. S’ils tardent à me proposer quelque chose et que j’ai une proposition honorable ailleurs, je ne dirais pas non.

Est-ce que ce ne serait pas une sensation bizarre de retrouver une équipe de laquelle tu as été écarté par le passé ?
Si, évidemment. Ce n’est pas facile. Il y a forcément une appréhension au cas où je reviendrais à Fortuneo. Il va falloir que je sois très fort mentalement pour passer au-dessus de tout ça. Mais c’est une équipe que je connais bien et dans laquelle je sais que je me sentirais à l’aise. De plus, sportivement parlant, c’est sans doute l’équipe qu’il me faut. Je suis très proche de Patrice Etienne (PDG et fondateur de Vital Concept). Il a été la première personne à m’appeler et à me rassurer quand je suis redescendu en amateurs. Il voulait absolument m’avoir à Loudéac (l’équipe réserve officielle de Fortuneo-Vital Concept, NDLR).

Au fait, pourquoi n’avais-tu pas été conservé fin 2014 ?
Personnellement j'étais plutôt content de mes deux années professionnelles (lire ici). Il a été dit que j’avais un problème de comportement, chose que je n’ai jamais comprise : je suis un boute-en-train, je mets toujours l’ambiance. Il y avait eu aussi cette petite blessure qui m’a obligé à mettre un terme à ma saison dès la fin août. Je pense que ça ne m’a pas aidé pour retrouver un contrat car dans le milieu, on oublie vite les mecs que l’on ne voit plus sur la route.

« JE NE SUIS PAS QUELQU’UN QUI S’APITOIE SUR SON SORT »

Et puis, il y a eu cette étape du Kreiz Breizh (lire ici) lorsque tu as soufflé la victoire à ton équipier Gaël Malacarne…
Oui, cela a clairement été un élément déclencheur quant au fait que je n’ai pas été conservé par la suite. Une fois la ligne passée, tout le monde m’a félicité, mais j’étais vraiment très mal. Sur le podium je faisais la gueule, je n’avais vraiment pas envie d’y aller. Tout le reste de l’année, mes équipiers me faisaient des remarques du genre: « si je suis devant merci de ne pas me rouler dessus ». Le pire, c’était au stage de cohésion de Brest, avant ma deuxième saison dans l’équipe. On a remis cet épisode sur la table. J’en ai pleuré. Ce moment m’a marqué et m’a poursuivi.

Tu as eu besoin de temps pour digérer ce retour chez les amateurs ?
Non, ça a été rapide. Je ne suis pas quelqu’un qui s’apitoie sur son sort. Ce qui est fait, est fait. Je ne voulais pas passer mon année 2015 à me dire que ma situation était injuste. Le problème, c’était plutôt que les gens me rappelaient tous les week-ends que je n’avais rien à faire chez les amateurs. A force qu’on le rabâche, ça devenait presque gênant. Par contre, j’ai vraiment douté l’hiver dernier. Quand j’ai compris que j’allais rester chez les amateurs en 2016, j’ai voulu arrêter le cyclisme. Mais finalement, je me suis repris et j’ai même débuté ma saison avec l’envie de tout casser et de montrer à tout le monde que j’ai ma place chez les pros.

Et tu n’as jamais été aussi fort qu’aujourd’hui…
Bien sûr. J’ai pris du recul, j’ai muri. Je me donne à 100% pour avoir une deuxième chance chez les pros, et pourquoi pas chez Fortuneo-Vital Concept. Quand je vois comment marche le VC Pays de Loudéac depuis le début de saison, j’espère que l’on sera plusieurs, avec Elie (Gesbert) qui a déjà signé son contrat (néo-professionnel à partir du 1er août – lire ici), à pouvoir apporter un nouveau souffle à l’équipe professionnelle.

Finalement, ta situation est idéale au VC Pays de Loudéac ?
Je suis content de retrouver les copains sur chaque course et les résultats suivent. Lorsque l’on se quitte le dimanche soir, c’est bête à dire mais il y a comme un manque des autres. C’est la première année que je connais cette situation. Avec les équipiers et le staff, c’est comme une grande famille. Ce serait sympa de vivre la même chose l’an prochain chez les professionnels.   

Au train où vont les choses, est-ce que l’on peut t’imaginer décrocher le titre de Champion de France sur le circuit de Vesoul, malgré un circuit très vallonné ?
C’est vrai que j’ai pris l’habitude de marcher sur les courses où je ne suis pas attendu...  

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